À l’initiative d’une Université populaire du goût qu’il a créée à Argentan, Michel Onfray, penseur hédoniste, n’a de cesse de défendre la (bonne) chère, faisant de la table, le lieu utopique d’une révolution dans notre rapport au corps.
Deux questions de Martin Legros à Michel Onfray
« La question diététique est à l’épicentre du problème existentiel », écrivez-vous dans La Raison gourmande. En quoi l’homme se définit-il par ce qu’il mange ?
Michel Onfray : Manger, c’est nourrir une mécanique avec laquelle on pense. On peut la charger ou l’alléger, on peut punir sa chair en l’engraissant, en l’alcoolisant, en l’intoxicant avec des substances dangereuses pour la santé (voyez Sartre qui revendique sciemment la destruction de son corps comme condition de possibilité de ses performances intellectuelles d’écriture…) ou la célébrer en faisant de l’acte naturel et obligatoire qu’est la nutrition un geste esthétique et culturel qui donnera du plaisir – à soi, bien sûr, mais aussi aux convives, à ceux avec lesquels on vit. Pour certains, manger relève de la corvée, pour d’autres, c’est l’occasion d’inventer des microsociétés hédonistes à répétition, c’est l’art de produire des républiques festives (voyez Fourier qui fait de la table la métaphore politique par excellence).
Vos premiers textes portaient sur la gastronomie. Ou plutôt sur ce que vous appelez, à la suite de Fourier, la gastrosophie, la nourriture comme art de vivre. Pourquoi avoir entamé votre œuvre philosophique par la question de la nourriture ?
Michel Onfray : Parce que je suis moi-même cuisinier, que je fais les courses et la cuisine à chaque repas et que, leçon nietzschéenne, je ne pense pas autre chose que le monde dans sa totalité. Or, la nourriture, l’alimentation représentent l’impensé philosophique par excellence. Cet oubli de la chair concrète signale le symptôme de la domination de l’idéal ascétique dans le réel judéo-chrétien, mais aussi dans la philosophie dominante. Je cherche à penser le monde dans lequel je vis, et la cuisine en fait partie.
extrait de Philosophie magazine, n° 50, juin 2011