Dans les tourments guerriers actuels, les relations entre l’Occident et le Moyen-Orient sont souvent interrogées, analysées, remises en questions. Vivre ensemble apparaîtrait comme une utopie. Tahar Ben Jelloun, romancier marocain dont on oublie qu’il est philosophe de formation, Antoine Fleyfel, théologien et philosophe franco-libanais, spécialiste des minorités chrétiennes au Moyen-Orient, et Mathias Enard, dont le regard littéraire érudit a été couronné par le prix Goncourt 2015 pour Boussole, échangeront leurs regards et analyses à l’initiative de Martin Legros, philosophe, rédacteur en chef de Philosophie Magazine.

Musique : Tournai Mondiale, ensemble composé de musiciens réfugiés et régionaux sous la direction d’Eloi Baudimont

 

Il y a de l’Orient en Occident et inversement*
Il serait facile de les opposer – Orient d’un côté, Occident de l’autre. Au-delà des directions qu’ils désignent [le levant, le ponant], au-delà même de leurs utilisations géographiques [Proche-Orient, Moyen-Orient, Extrême-Orient] on pourrait vouloir leur donner un sens historique et culturel ; par une sorte de métonymie, on attacherait à l’Orient et à l’Occident un sens qu’ils ne possèdent pas de prime abord. Au 19e siècle, on voyage en Orient, pas vers l’Orient. L’Occident serait aujourd’hui le gardien de valeurs démocratiques que l’Orient ignore ; l’Orient serait complexe, barbare, violent, érotique, fascinant, selon les points de vue. Il y aurait, d’un côté, l’Occident des lumières, de l’autre l’Orient des mystères. C’est oublier à quel point ces deux directions, ces deux mondes soi-disant distincts non seulement communiquent, échangent, mais sont imbriqués l’un dans l’autre. Il y a de l’Orient dans l’Occident et inversement. Il n’existe pas une frontière unique, une rivière séparant les deux, sur laquelle il faudrait tendre des ponts, mais des milliers de frontières, dont certaines sont par exemple culinaires – la frontière séparant le pain du riz, ou la semoule du boulgour – ou architecturales – le minaret cylindrique après le clocher et le minaret parallélépipédique. La musique est une de ces frontières, toujours déplacées, toujours en mouvement. Les musiques savantes du Monde Arabe, de la Turquie ou de l’Iran ne sont pas plus occidentales qu’orientales. Ce sont des traditions qui se nourrissent des musiques de l’antiquité grecque et de l’Andalousie musulmane, qui sont analysées par des savants [mathématiciens, philosophes] dès le 8e siècle et dont les principaux instruments se retrouvent dans toute l’Europe du Moyen-âge, où ils poursuivront leur évolution. Ces différentes traditions échangeront pendant des siècles – par proximité, les musiques du Dar el Islam entre elles d’abord, ensuite avec l’Europe. L’Europe puisera une inspiration féconde dans la musique arabe, turque ou persane au gré des voyages et des rencontres dès le 18e siècle ; le 19e siècle verra se développer une vraie mode orientale qui, si elle est à l’origine de nombreux clichés [et notamment de ce hiatus Orient-Occident] n’en sera pas moins féconde : textes de lieder inspirés des chefs d’oeuvres de la poésie persane, transformation des gammes et des couleurs de l’orchestre, introduction de rythmes et d’instruments nouveaux. Des deux côtés de la Méditerranée, on a de tout temps échangé, commercé, travaillé ensemble ; la musique, le chant ou la poésie ne font pas exception à la règle. Il y eut nombre de constructions communes, parfois disparues, comme la lingua franca, le créole de la Mer, parfois toujours vivantes, comme le malouf d’Algérie et les traditions musicales originaires d’Andalousie. La musique est une façon de vivre ces voyages, de les réaliser au présent, de remettre toujours de l’autre en soi.

Mathias Enard [Prix Goncourt 2015] *le titre n’est pas de l’auteur

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Invités

Dimanche 04 Septembre 2016

de 16:00 à 17:30

Gratuit sur réservation

La cour de l’Évêché

Située sur une place à l’arrière de la Cathédrale, la résidence de…