Pour le Festival Les [rencontres] Inattendues, Björn Schmelzer a créé un nouveau spectacle multimédia, un ciné-concert avec comme ‘soundtrack’ une exécution des polyphonies francoflamandes, anglaises et portugaises du 16e siècle et une projection en première du film Outlandish, inspiré par Utopia, de Thomas More, écrivain de la renaissance anglaise.
Le film : une vérité possible sur Utopia
Utopia de Thomas More est probablement un livre inadaptable au cinéma. Pour cette raison, mais aussi parce que nous ne souhaitions pas suivre le texte à la lettre, notre adaptation devait prendre d’autres orientations. Personnellement, c’est la notion de tromperie qui m’a particulièrement interpellé, l’idée du mensonge, combinée à l’ironie typique qui caractérise la forme littéraire du livre. Chacun qui en commence la lecture sait qu’il s’agit d’un grand mensonge, d’un jeu, qui débute par la correspondance entre deux amis – More et Gillis – qui s’écrivent en s’excusant pour leur mauvaise mémoire et racontent au travers de narrations enchâssées les unes dans les autres, l’expérience vécue par le marin portugais en Utopie. Ainsi, l’un des défis était pour nous de savoir si nous pourrions garder quelque chose de l’ironie, de l’humour du récit, tout en révélant ce qui pourrait se cacher derrière ce mensonge. Notre scénario propose donc une vérité possible à propos du marin portugais Hythloday, le personnage principal du livre, qui n’a probablement jamais rien découvert. Et en même temps, je voulais rechercher l’intention sous-jacente du personnage. Pour cette raison, je pensais que ce serait une bonne idée de le scinder en deux personnages différents, incarnant deux faces du même désir d’Utopie :
[1] le désir de se lancer dans l’inconnu à la recherche d’une terra incognita;
[2] le désir de disparaître, de se dissoudre, sans objectif de trouver quoi que ce soit…C’est une étrange dialectique, non pas entre ceux qui croient en l’aboutissement d’Utopie et ceux qui n’y croient pas, mais entre deux manières d’être «singulier»… Dans cet esprit, la première partie du livre est certainement la plus intéressante, celle dans laquelle Hythloday apparaît comme un véritable personnage anarchique, mais qui, en même temps, nous suggère un véritable changement de vie… Dans la deuxième partie, il incarne plutôt une sorte de planificateur stalinien, et l’Utopie qu’il invente là, au moment de la conversation entre More et Gillis, prend l’allure d’un véritable cauchemar…Tout est déjà là… Nous avons tourné la première partie du film dans l’océan Atlantique par temps d’orage… Un des pêcheurs qui nous accompagnaient fut même effrayé par la tempête qui, un jour, s’abattit sur nous. Nous voulions tourner sur une île presque déserte de la côte portugaise, mais finalement il fut impossible d’accoster, à cause de la violence des vagues et du vent, le bateau a failli s’écraser contre le quai de pierre… Au début, nous étions désespérés et je pensais que c’était dommage, mais maintenant je me rends compte que c’est la situation d’Utopie : en fin de compte, il n’est possible que d’embarquer, débarquer est impossible – nous sommes tous sur le même bateau, sur une mer très agitée et orageuse, c’est la réalité et nous devons apprendre à composer avec elle… Le seul aspect réellement utopien du ciné-concert est probablement la musique polyphonique de l’époque de Thomas More, une sorte d’ars perfecta dans le sens où elle combine plusieurs styles de manière parfaite et harmonieuse, tissant ainsi un espace virtuel… La musique est le vrai contrepoint (contraposto) de la lutte montrée dans les images. Je souhaite que la combinaison des deux puisse offrir au public une étrange – et pourquoi pas «problématique» – beauté qui donnera au public « quelque chose à mâcher…»